Le Quotidien : l’expo qui crâne – Jorge RUBERT

February 11th, 2009
Le Quotidien

Le peintre espagnol Jorge Rubert aime les crânes. Mais il n'hésite pas, dans son univers onirique, à en faire de faux espaces publicitaires. Son oeuvre est à découvrir à la Leslie's Artgallery de Bridel.

Le Quotidien, mercredi, 11 février 2009, Culture, pages 33 et 35

Instants oniriques

EXPOSITION

La Leslie’s Artgallery de Bridel présente, jusqu’à la fin du mois, 28 tableaux du peintre espagnol Jorge Rubert. Une oeuvre colorée et onirique, mais proche de la photo.

La collaboration entre Jorge Rubert et la galeriste Leslie Barnig ne date pas d’hier. L’artiste espagnol a déjà exposé à Bridel en 2007 lors d’une exposition collective. Certaines de ses oeuvres feront même partie du portfolio édité par la galerie l’année suivante. Évolution classique, c’est désormais la galerie entière qui est dédiée, un mois durant, à cette nouvelle exposition de l’artiste.


De notre journaliste Pablo Chimienti

Au premier abord, en admirant «Bipolar Production», la nouvelle exposition du peintre Jorge Rubert, on remarque immédiatement un trait sûr et une couche de peinture fine. Preuve que l’artiste n’a pas dû repasser à plusieurs reprises avant d’arriver au résultat escompté. En fait, on pourrait presque se croire devant des photos. Des portraits. Rien d’étonnant quand on sait que la photo fait partie intégrante du processus créatif de l’artiste. Et si le réalisme est évident dans l’aspect purement figuratif de ses oeuvres, l’artiste s’en détache rapidement pour aller là où la peinture peut aller, contrairement à la photographie, c’est-à-dire au-delà du visuel… en profondeur.

Il n’est donc pas étonnant de voir le peintre rapidement dépasser la simple représentation de visages humains pour se pencher, plutôt, sur des mises en scène de crânes. Des crânes, une nouvelle fois, à l’exactitude presque anatomique en ce qui concerne les formes, les orbites, les fosses temporales, etc… mais au sourire déstabilisant. On dirait même que c’est à nous qu’ils sourient et qu’ils nous regardent!

Crânes publicitaires

Le Quotidien

L'artiste a fait le déplacement depuis Valence pour être présent à Bridel, le soir du vernissage de son exposition.

Le crâne cesse d’être un simple objet et transporte le visiteur vers un sens second : la mort, l’intime… «Pour l’artiste, le crâne est ce qui lieu tous les hommes, explique la galeriste Leslie Barnig. Pendant toute la vie, il garde le caractère de chacun… » Rien de plus normal, alors, de retrouver peints sur ces crânes, un certain nombre de comportements humains, de caractères. Le plus impressionnant Vanitas (photo), est aussi le premier qu’on aperçoit en arrivant à la galerie. Le crâne en question tient entre les dents une allumette en bois allumée. Cette petite flamme, qui pourrait représenter une vie qui se consomme, illumine la moitié droite du tableau, telle une bougie de Georges de La Tour.

Dans le sous-sol de la galerie, on trouve six autres, Vanitas de Jorge Rubert, peintes non sur canevas mais sur du bois et enveloppés dans des écrans de plastique transparents. Six nouveaux crânes, plus petits, coloriés tels des oeufs de Pâques et marqués de logos publicitaires bien célèbres et présents dans notre inconscient collectif : NASA, Coca-Cola, Kinder Surprise, Louis-Vuitton ou encore du petit lapin du magazine Playboy. Le dernier tableau de la série s’éloigne de ce monde publicitaire mais fait tout autant appel à une base culturelle européenne commune avec ses lignes noires épaisses qui entrecoupent des espaces carrés ou rectangulaires monochromes à la Mondrian.

Malgré cette passion pour les crânes, l’artiste ne dédaigne pas pour autant la chair humaine, le corps… Mais, contrairement à d’autres artistes, il ne cherche pas à représenter le beau, un concept qu’il accepte comme «subjectif ». La chair humaine lui sert à créer de nouvelles mises en scène oniriques, ce que Jorge Rubert appelle «ces moments que je crée».


Beaux rêves et cauchemars

Un beau rêve que ce Falleras Che avec ces deux jeunes femmes, joliment coiffées et parées de leurs plus beaux bijoux, apparemment dénudées et la langue tirée dans ce qui pourrait sembler être un préliminaire amoureux.

Un cauchemar dans cette série sans titre à dominante bleue représentant le visage d’une jeune femme en très gros plan pendant qu’elle est clairement violentée par une mystérieuse main masculine. Elle est étranglée, frappée, on lui tire les cheveux, on la bâillonne et on lui porte même un gros couteau de cuisine à la gorge, jusqu’à ce qu’elle retrouve la paix dans le dernier tableau, une fois le rêve enfui.

Et puis on trouve des fantasmes, des images érotiques, des délires sur sa propre personne, un étrange portrait d’une jeune fille avec un masque à gaz et même une réinterprétation des trois singes japonais Mizaru, Kikazaru et Iwazaru, représentant le célèbre dicton «Je ne vois rien, je n’entends rien, je ne dis rien» pour critiquer ceux qui laissent faire sans s’impliquer. Rubert repropose ces trois mêmes concepts mais avec une petite fille, torse nu. Avec son regard espiègle et ses petites mains, elle reproduit les trois positions des singes, qui se couvrent la bouche, les oreilles et les yeux. Le tout sur un fond monochrome bleu roi.

L’absence d’image d’arrière-plan est également une constante de l’oeuvre de l’artiste. Une manière d’isoler le sujet principal du tableau et de ne pas le perdre dans un quelconque ensemble, dans des détails. Une manière également de sortir ses sujets tellement réalistes du monde réel et de les introduire dans son univers personnel, artistique et subjectif.

C’est beau, c’est chaud, c’est attirant. Ça vaut vraiment le coup d’oeil.

Jorge Rubert jusqu’au 28 février à la Leslie’s Artgallery, 66-68, rue de Luxembourg à Bridel.www.artgallery.lu

Le mot du galeriste

«Le premier tableau de Jorge Rubert que j’avais vu était Falleras Che. Cette toile séduit tellement le spectateur à travers le regard très animé d’une des deux femmes peintes que j’ai décidé de la faire venir à la galerie afin de pouvoir l’analyser de plus près. Loin d’être déçue, son style hyperréaliste m’a tout de suite charmée et j’ai proposé à Jorge Rubert une exposition individuelle. Je suis déjà impatiente de pouvoir découvrir les oeuvres qui vont suivre durant les prochaines années où on va travailler ensemble.»

Leslie Barnig