Luxemburger Wort : Vanitas vanitatum – Jorge RUBERT

February 20th, 2009

«Vanitas»: le crâne comme motif récurrent. [PHOTO: CHARLOT KUHN]

«Vanitas»: le crâne comme motif récurrent. (PHOTO: CHARLOT KUHN)

Luxemburger Wort, vendredi 20 février 2009, La vie culturelle, page 14

Jorge Rubert expose à la Leslie’s Artgallery

par Nathalie Becker

Au regard des oeuvres que nous présente à la Leslie’s Artgallery l’artiste espagnol Jorge Rubert, il semblerait que selon lui être bipolaire, pour paraphraser l’intitulé de son exposition «Bipolar production » c’est sauter allégrement de la chair à l’os. Nous connaissions de l’artiste, invité à Bridel par Leslie Barnig dès 2007, de superbes réalisations au réalisme troublant et sensuel telle la toile «Falleras» qui dépeint dans un élan baroquisant, au potentiel de séduction évident, deux jeunes femmes très élégamment coiffées et parées de somptueux bijoux laissant libre cours à leur attirance réciproque.

Ici, Jorge Rubert touche à des personnages très symboliques pour sa ville natale de Valencia, puisque ces demoiselles sont sensées être les ambassadrices de la célèbre fête des Fallas et ont, selon la tradition, pour rôle de laisser libre cours à leurs émotions durant toute la semaine de liesse. Dns cette composition, les falleras s’abandonnent d’une façon que la morale aurait tendance à réprouver.

Un trio fatal

En conséquence, il ne faut pas oublier que l’artiste affectionne à donner corps au rêve et au fantasme dans son univers. Et parfois, le rêve tourne au cauchemar à tel point que nous aimerions comme la fillette dans sa réinterprétation des trois singes japonais Kikazaru, Iwazaru et Mizaru, ne plus entendre, ne plus parler et ne plus voir quand le malin est tapi dans l’ombre.

Là encore, Jorge Rubert joue avec sa touche délicate, presque transparente donnant tellement de densité à la carnation des personnages qu’il nous semble voir la chair palpiter.

Mais la chair est faible et précaire – soudain plus de derme! L’artiste nous livre alors de cinglants portraits de l’impermanence de l’humanité toute entière dans sa série «Vanitas» dont l’unique et récurrent motif est un crâne. Cependant, les crânes de Jorge Rubert n’ont rien à voir avec les os blanchis par le temps qui apparaissaient jadis dans les austères vanités dixseptièmistes de Philippe de Champaigne ou de Pietr Claez.

Celles de notre peintre ibère sont «fashion» et dotées d’un étrange sourire narquois. Si leur rendu est pour le moins anatomique, les crânes deviennent de véritables supports publicitaires où se déclinent le logo d’un célèbre soda, le lapin graveleux d’un non moins célèbre magazine masculin ou le monogramme d’un maroquinier de luxe.

Bien que la peau ne soit plus, les caractères et les comportements humains se lisent toujours sur les crânes. Décidément la vanité, l’avidité et la fatuité forment un fatal trio qui englue jusqu’à l’inéluctable. Tout cela ne manque pas d’une certaine causticité car Jorge Rubert nous renvoie au visage nos petits travers délicatement enrobés dans la suavité de sa facture.

Jusqu’au 28 février à la Leslie’s Artgallery, 66-68, rue de Luxembourg, Bridel. Ouvert du mardi au samedi de 15 à 19 heures