Le Quotidien : Graffiti rageurs – KOKIAN

June 6th, 2007
KOKIAN

KOKIAN

Le Quotidien, mercredi, 6 juin 2007, Culture, pages 41 et 42

Considéré comme le nouveau Basquiat, l’artiste français Kokian marque son territoire avec des slogans revendicatifs, combattant les faux-semblants de la société moderne.

Cris de révolte

par Grégory Cimatti

De la rue aux galeries d’art du monde entier, Kokian n’a pas changé son coup de pinceau, toujours motivé à l’idée de perturber les préjugés et faux-semblants de notre société.

Il analyse les coulisses de la société pour mieux balancer un pavé dans la mare. Kokian hurle ses incompréhensions dans une peinture impulsive, influencée par le mouvement de la figuration libre et du bad painting.

Gribouillages sur toile. Grands jets de peinture, nerveux, instinctifs. Morceaux de papier, collés ici et là, affiches déchirées, matériaux divers posés au hasard sur l’oeuvre. Kokian est comme ça. Dans son antre, où tout se chevauche, s’enchevêtre – son «bordel introspectif», comme il se plaît à le nommer – il se jette sur tout ce qui peut donner du ton à sa création. «C’est une véritable impulsion, confie-t-il. Mes oeuvres avancent au coup par coup».

L’homme a su conserver son style «roots», né des tags et graffitis, de Paris à New York, où il a coloré les murs de la ville et ceux du métro. Car cet artiste déraciné, ballotté durant sa plus tendre enfance entre la Birmanie et le Maroc, a trouvé sur les trottoirs un moyen de sortir de sa solitude maladive. Une thérapie par l’art. «Ma famille était étroite d’esprit, et je n’étais jamais écouté, explique t-il. Aujourd’hui, je me rattrape (rires)».

KOKIAN

KOKIAN

Il s’ouvre donc au monde grâce aux couleurs et un sérieux coup de pinceau, à ses yeux le seul moyen de s’épanouir. «Durant l’adolescence, j’ai eu besoin de m’investir dans un rôle. Communiquer avec les mots était un exercice difficile. Dans ce sens, la peinture m’a aidé. Elle constitue un rapport social entre moi et l’extérieur. Un véritable outil de communication».

Et Kokian a des choses à dire. Des tonnes. Déjà à l’époque des «graffs», le slogan revendicateur y trouvait légitimement sa place, dénonçant l’injustice de la société. La rue, la déchéance, la solitude écrasante, le regard absent des «gens normaux», tout cela lui a retourné l’estomac, et c’est dans un cri de rage et de révolte que l’homme impose sa griffe. «Mon combat concerne les gens qui exploitent la misère sans se l’avouer, martèle Kokian. Dès que quelque chose me révolte, il me faut le relayer, mais sans donner de leçon. Mais bon, je parle à ceux qui veulent bien m’écouter…».

Commercial chez Xerox

Et pour continuer, justement, à peindre sans pollution et sans corruption, il n’hésite pas à enfiler le costume et nouer la cravate pour un boulot de commercial chez Xerox… Une vision sans détour qui dit que l’artiste doit s’adapter à la société pour mieux s’en détourner, être capable de s’y fondre pour mieux la juger.

À deux doigts de «péter les plombs» dans cet univers en totale opposition avec son ancienne vie de bohème, Kokian va trouver dans Internet un outil à la hauteur de ses attentes. Les rencontres se multiplient et ses oeuvres deviennent l’objet de tous les intérêts. Aujourd’hui, il vient d’entrer dans le classement des 1000 artistes qui font le marché artistiques dans le monde (NDLR : selon artprice.com). «C’est trop, s’enthousiasme- t-il. Je me retrouve au milieu d’illustres noms». Mais rapidement, son caractère et expérience le rattrapent : «L’important n’est pas de se vendre, mais de se montrer. Le regard est primordial».

Les comparaisons avec Jean-Michel Basquiat ou Robert Combas l’honnorent – sûrement – mais ne le changent pas. Ses oeuvres continueront de crier ce que l’homme refuse d’entendre et de résoudre. Un expressionnisme urbain pour un genre à part, décalé, à la fois drôle et inquiétant. Et au vu l’avancée sociétale, ce n’est pas demain que Kokian risque de se taire…

Kokian, au Leslie’s Artgallery – Luxembourg. Du 8 au 30 juin.