Luxemburger Wort : Entre souvenirs et contes de fées – Anne MICHAUX et Samuel MARTIN

September 11th, 2008
Samuel Martin

Samuel Martin

Luxemburger Wort, jeudi, 11 septembre 2008, La vie culturelle, page 15

Deux propositions d’Anne Michaux et Samuel Martin

par Nathalie Becker

Après quelques semaines de repos bien mérité, Leslie Barnig a repris les rênes de sa galerie de Bridel et a choisi d’inviter en cette rentrée deux artistes qu’elle affectionne particulièrement et qui ont été parmi les premiers à lui confier leurs productions: Anne Michaux et Samuel Martin.

Avec ses photo-illustrations de maquettes réalisées à partir d’objets et de matériaux récupérés, Anne Michaux nous fait pénétrer dans des mini-mondes à la fois très éloignés mais aussi tellement proches du nôtre. Les affres de l’existence, la violence latente d’une société sur la brèche, la fuite inéluctable du temps, les flots de remords et de regrets s’y ressentent d’une manière particulièrement mélancolique.

Les mises en scène d’Anne Michaux sont des sortes de flashbacks et de flashforwards avec pour décor les vastes paysages nord-américains éclairés par des tons hémorragiques, des orangés outranciers ou des bleus-verts éthérés. Quant aux personnages, humbles figurines en plastique, ils semblent perdus, solitaires, plongés dans l’introspection ou le spleen dans une sorte de no man’s land temporel, entre la réalité et le rêve, entre un présent glauque et les réminiscences d’un hier sans doute meilleur. Et il y a cette menace que l’on sent lancinante, celle de la guerre, de l’apocalypse, d’un ravage terrible nimbant les photo-illustrations d’une atmosphère de fin du monde.

Pourtant, à y regarder de plus près, la sérénité et la paix intérieures ne sont pas loin et les personnages pourraient bien les atteindre. Pour cela, il ne faut pas qu’ils se laissent distraire. «Do not entertain us», nous chuchotent-ils. Alors laissons-les se reconstruire et reconstruire leur univers de bric et de broc, né de l’imagination si fertile d’Anne Michaux.

La pièce maîtresse de l’artiste, qui occupe deux pans de mur du sous-sol de la galerie, est intitulée «Time capsule». Il s’agit d’un gigantesque organigramme illustré par des photographies, des cartes postales, des collages à connotation autobiographique ou parfois fallacieusement autobiographique sur la courbe de vie de l’artiste de sa naissance jusqu’à aujourd’hui.

Souvenirs réels ou composés, les images sont toutes subjectives et sont reliées entre elles par de simples fils ou des bandes de ruban adhésif de couleur, comme autant de synapses se connectant aux neurones. Ce travail exprime une réalité complexe, des fragments de l’identité d’Anne Michaux, de sa culture, de sa perception de la société et du monde.

L’univers des contes de fées est quant à lui délicieusement égratigné par le Français Samuel Martin. Ses oeuvres superbement réalisées au fusain sur toile ont gagné en souplesse et ont une solide composition pyramidale qui les dynamise.

Caravane de l’étrange

L’artiste nous plonge également dans une autre dimension à la lisère du fantastique, du trash et du monstrueux. C’est une sorte de caravane de l’étrange qui passe sous nos yeux, avec son lot de personnages d’un autre temps. Marquise en robe à panier dévoilant son sein laiteux à un satyre en culotte de soie, Blanche-neige sous narcoleptiques ou Alice constellée de bubons rouges comme après l’ingestion de champignons plus que vénéneux, toutes ces héroïnes en prennent pour leur grade et perdent leur innocence. Cocasses, dérangeantes, énigmatiques et parfois délicatement érotisées, les petites saynètes que nous offre Samuel Martin nous réjouissent et nous intriguent à la fois. Comme Anne Michaux, Samuel Martin s’interroge sur la fuite du temps et certaines de ses oeuvres prennent des allures de vanité. Les visages des personnages se grisent, les yeux se creusent, les traits sont alors proches de ceux d’un crâne décharné. Les contes de fées ne sont-ils pas un miroir magique qui répond à nos angoisses? Et si Samuel Martin les démystifie, c’est pour notre plus grand plaisir. A nous d’inventer notre propre histoire à la vue de ces tableaux.

Jusqu’au 28 septembre. Du mardi au samedi de 15h00 à 19h00. Leslie’s Artgallery, 66-68 rue de Luxembourg à Bridel