Le Quotidien : La beauté en question – Julien LEGARS

January 10th, 2009
Julien Legars

Julien Legars

Le Quotidien, samedi, 10 janvier 2009, Culture, pages 39 et 41

EXPOSITION

La Leslie’s Artgallery présente l’étrange mais fascinant travail sur la beauté de Julien Legars.

par Pablo Chimienti

Julien Legars est un jeune artiste (né en 1982) intéressé «depuis toujours», selon ses dires, par la beauté et le corps humain. Il s’est donc tout naturellement dirigé vers l’art. Mais, après des études d’art à Caen et à Aix-en-Provence, il dépasse la seule technique de la peinture pour s’intéresser également à l’eau-forte et à la confection d’objets artistiques, comme le prouve l’exposition de Bridel.

Il faut descendre dans le sous-sol de la Leslie’s Artgallery de Bridel pour découvrir le travail de Julien Legars. Et ce n’est peut-être pas un mal. Son oeuvre, bien que fascinante, n’est pas à mettre devant tous les yeux.

En descendant les marches de la galerie, c’est le tableau Fashion Victime qui, le premier, attire le regard du visiteur. Une huile sur toile aux couleurs dégoulinantes d’un mec à la coiffure hésitante, complètement imberbe, portant de grandes lunettes de soleil à la mode et allongé, tel un mannequin lors d’un shooting pour des maillots de bain. Mais la grande différence par rapport à une éventuelle photo de mode, c’est que ce modèle-ci, qui n’a rien d’un top, affiche un tour de taille plus proche de celui du Bibendum que de celui de Kate Moss.

«Globalement, je travaille sur l’idée de beauté, du beau corps, explique l’artiste, sur ce qui attire, mais aussi sur ce qui repousse, sur ce que la beauté signifie. Alors, je demande, lui, avec son gros bide, peut-il faire le mannequin? Peutil être beau?» Après tout, les canons de beauté changent selon les époques et Fellini, par exemple, aimait les femmes bien en chair.

Des corps torturés au nom du beau

Julien Legars

Julien Legars

Dans cette même idée, l’autre grand tableau de l’exposition, Bunny, présente une belle blonde pulpeuse, avec des oreilles de lapin rose, pour rappeler le célèbre symbole d’un magazine masculin. Le genre de fille qui se retrouve en photo dans les calendriers que les adolescents mettent dans leur chambre. Seule grande différence, elle est borgne. «Est-ce que borgne, elle reste belle?», se demande Julien Legars

Entre ces deux oeuvres, on trouve une mosaïque de petits tableaux ordonnée en six colonnes et quatre lignes, avec, en gros plan, une forêt de vagins, de phallus en érection, de seins et de bouches pulpeuses et dégoulinantes. Des parties du corps érogènes, qu’on peut trouver belles ou non, mais que l’on a tendance, dans notre société, à garder dans le secret de la chambre à coucher. Point de voyeurisme, ni d’érotisme, pourtant, dans le travail de l’artiste. Juste cette même question obsédante : «Est-ce beau?» Ce qui n’empêche pas une certaine gêne devant ces agrandissements à l’extrême.

Il suffit pourtant de se tourner pour entrer dans un tout autre monde. Alors que la peinture est grasse et coulante, telle de la chair humaine après un rapport sexuel, le reste de la pièce présente des «objets artistiques», comme ces deux Précieuses prothèses ridicules, totalement à l’opposé des peintures de l’artiste. Par l’idée même de la prothèse – utile pour faire face à une absence de chair – et par un côté propre, lisse et classe fait de carbone, de tissu Burberry et de strass Swarovsky. Il y a aussi ces Prothèses de soirée, pour la jambe ou pour le bras, faites à partir de vieilles prothèses médicales, repensées, tels des bijoux, pour être la reine d’un drôle de bal. Une Parure de contrainte mondaine vient compléter cette étrange chambre de torture de la beauté. Des objets, pour l’artiste, finalement pas si lointains des corsages, des anneaux dorés des femmes-girafes ou ne serait-ce que des talons hauts.

Reste sa série d’eaux-fortes Bikini et Chirurgie, et ces gros plans de jolies femmes, pas trop habillées, dont les belles formes sont marquées, tels des bestiaux, par de petits traits médicaux annonçant les coups de bistouri de la chirurgie plastique.

L’auteur rappelle ainsi, une nouvelle fois, l’omniprésente recherche de la beauté, devenue, quasiment, une obligation sociale. Une recherche peut-être excessive, et Julien Legars joue intelligemment avec cela, mais bien réelle.

Le mot du galeriste
«Je connais Julien Legars depuis un an et ses travaux plastiques n’ont jamais cessé de me fasciner. Cela est dû au fait que Julien ne se contente pas de créer une oeuvre d’art sans questionner celle-ci dans un contexte politique ou psychologique précis. J’ai hâte de pouvoir découvrir les oeuvres qui vont suivre durant les prochaines années.»
Leslie Barnig

Leslie’s Artgallery – Bridel. Jusqu’au 31 janvier. www.artgallery.lu