Luxemburger Wort : Une certaine idée de la beauté – Julien LEGARS et Pascal MARLIN

January 24th, 2009
Julien Legars

Julien Legars

Luxemburger Wort, samedi, 24 janvier 2009, La vie culturelle, page 14

Julien Legars et Pascal Marlin exposent à la Leslie’s Artgallery

par Nathalie Becker

Qu’est-ce que la beauté ou du moins l’idée que l’on s’en fait? Cette question semble tarauder les artistes que nous présente actuellement Leslie Barnig à Bridel. Le concept de la beauté s’attache irrémédiablement à la vision du corps. Il a obéi au fil de l’histoire et des cultures à des codes et des canons auxquels femmes et hommes se sont pliés pour être dans la norme.

Dans les réalisations de Julien Legars et dans les collages de Pascal Marlin, ces notions vacillent, sont bousculées ou alors portées à leur apogée quitte à enfreindre les tabous.

Chez Julien Legars, un artiste prometteur à peine trentenaire, à la maturité plastique étonnante, nous découvrons un travail unique, luxueux, qui touche autant à la pratique d’orfèvre qu’à celle de prothésiste.

L’artiste présente ce qu’il appelle éloquemment ses «Précieuses prothèses ridicules». Il détourne ici allégrement le matériel médical afin d’en faire un accessoire de mode glamour, sexy, orné de strass et de rubans.

Portée sociétale et ironique

Bien évidemment, l’artiste brise le tabou de la maladie et du handicap en faisant de ces prothèses de jambes, de mains ou de bras des objets d’art forts, dérangeants. Les photographies, représentant les mannequins qui les portent comme lors d’un défilé de mode, nous laissent à penser qu’aujourd’hui nous sommes prêts à tout pour être beaux quitte à intervenir sur l’apparence de notre corps.

Le boum de la chirurgie esthétique, du botox, des interventions plus ou moins lourdes afin de reconquérir la beauté et la jeunesse envolées en est la preuve. L’apparence prédomine dans notre société. La laideur et la différence font peur et sont marginalisées. Certaines pratiques peuvent nous déstabiliser comme celles du piercing, des scarifications, des implants. Il s’agit ici d’un autre canon de beauté teinté de réminiscences primitives et tribales dont les adeptes sont pléthore.

Nous vient d’ailleurs à l’esprit «L’art charnel» de l’artiste contemporaine Orlan qui, régulièrement, afin d’accéder à ce qu’elle nomme sa réincarnation, intervient sur son corps par la chirurgie pour en faire une oeuvre d’art global et répondre à tous les canons de beauté évoqués par les grands maîtres de la peinture.

La portée sociétale et ironique du travail de Julien Legars n’est pas à négliger car elle nous amène à nous interroger sur notre propre corporalité. Dans sa peinture gestuelle, spontanée, dégoulinante de matière semblable à un fluide corporel, l’anatomie nous apparaît fragmentée. Ce morcellement cible tout ce qui touche au fantasme et à l’érotisation de notre corps.

Bourrelets-rois

Pascal Marlin, quant à lui, reconstruit des corps à partir de matériaux découpés hétéroclites. Du papier calque, du papier patron, des bouts de tissu, des fragments de radiographies sont les matières premières de ses toiles. L’artiste les colle, les assemble, les rehausse de couleurs avec science et nous offre ainsi sa propre vision de la beauté.

Les personnages aux corps difformes, comme souffrants d’une mystérieuse et impitoyable atteinte congénitale, sont dotés de formes plus que généreuses où les bourrelets sont rois. Les figures féminines sont semblables à des divinités primitives de la fécondité. Elles n’ont rien à envier à la célèbre Vénus gravettienne. D’autres ont l’air de poupées démembrées et mal rafistolées. Parfois, il faut y regarder de très près afin d’identifier à qui appartient une jambe ou un ventre dans ce fatras corporel cependant savamment agencé. Ces corps si physiques dévoilent également leur intériorité par la présence de radiographies et de scanners découpés. Là un cerveau, là un fémur, là des vertèbres créent des ombres. Nous lisons également dans ce travail des clins d’oeil allusifs à Klimt pour la facture très ornementale et raffinée, et à Picasso pour la fragmentation.

L’ensemble est très réussi esthétiquement, dérangeant comme il se doit car il parle de la différence, des fantasmes, des pulsions qui peuvent nous animer face à ce que nous distinguons en tout premier lieu d’autrui: son corps.

Jusqu’au 31 janvier à la Leslie’s ArtGallery, 66-68 rue de Luxembourg, Bridel. Ouvert du mardi au samedi de 15 à 19 heures.