Le Quotidien – Invasion d’insectes : Damien LOUCHE-PELISSIER

September 16th, 2009
Le Quotidien 16.9.2009 page 35

Le Quotidien 16.9.2009 page 35

Le Quotidien, 16.9.2009, Culture, pages 1, 35, 37

Nature réinventée

EXPOSITION Damien Louche-Pelissier est un entomologiste de l’imagination. Ses petites bêtes, faites de bric et de broc, sont saisissantes de réalisme.

Voilà dix ans que l’artiste puise son inspiration des objets de récupération et autres débris naturels, à qui il redonne une seconde vie.

par Grégory Cimatti

Il est un peu du genre à avoir le nez au ras du gazon, la loupe sur l’oeil et la besace en bandoulière. Contemplatif, Damien Louche-Pelissier l’est à coup sûr. Il aime à se balader en forêt, pour un plongeon dans le microscopique, toujours à l’affût d’une branche qui traîne ou d’une pomme de pin esthétiquement prometteuse. Voilà un homme qui, à Montréal, trouve tout son plaisir dans la couleur des feuilles d’érable. Et chaque jour, il célèbre la beauté de la nature, aux charmes infinis.

D’abord dessinateur, l’artiste a lâché le crayon il y a bientôt dix ans. Il développe alors un travail de plasticien avec, comme matières premières, des objets de récupération, ramassés dans les villes comme dans les campagnes. Son terrain de chasse est vaste et de tous ces rebuts glanés sur le chemin, il en fait son affaire. Un morceau de bois, un pétale de magnolia, une brindille, un bouchon en plastique, un caillou, un clou, deux vis… De ses errements, il stocke et fait revivre, tel un magicien, toutes ces matières, vouées à l’oubli et à la désaffection.

«J’aime avant tout le détournement, partir de rien pour en faire quelque chose, explique-t-il. Et on est souvent surpris du résultat!» Car lui ne se fixe pas de ligne directrice. Il se laisse aller au gré des envies et humeurs, s’amuse de ses minuscules bricolages, tentant d’y dégager le beau, le fragile et l’éphémère, comme ces petits personnages pour enfants, travestis en angelots.

Le Quotidien 16.9.2009 page 37

Le Quotidien 16.9.2009 page 37

Procession de cafards

Là, on nage en pleine onirisme, dans un message sous-jacent à la mort et au deuil. «Il y a de ça, ce côté “enfance perdue”, lâche-t-il. Mais on trouve aussi un jeu sur la dualité. Un soldat en plomb peut subitement devenir poétique avec des ailes dans le dos et son arme recouverte de paillettes dorées.» Même principe avec ces phrases, empruntées aux murs urbains, puisées au cours de ses flâneries, qu’il grave à même le feuillage. La violence des mots côtoie la sensibilité végétale. Et ici, comme dans un cri de détresse, la plante lâche un désespéré «Sans savoir pourquoi, j’aime ce monde où nous venons mourir». Un haïku cinglant.

Les insectes, il s’y est intéressé sur la tard, histoire de voir les limites de ses manipulations. Et le constat est sans appel… «Je ne peux pas rivaliser! La couleur, les détails… Je n’arrive pas à la cheville du réel.»

Pourtant, on ne peut-être que berné par la précision de sa touche – chirurgicale – avec ces nombreuses petites bêtes réalisées artisanalement. Débris naturels et autres coquilles d’escargot, sous ses mains, reprennent vie. Une seconde naissance qu’il n’hésite pas à mettre sous verre. Des boîtes d’entomologie, dans une certaine rigueur scientifique, qui ajoutent à la création un côté troublant. «Une sorte de trompe-l’oeil qui insiste sur cette confusion entre réel et imagination», précise Damien Louche-Pelissier.

Que dire, alors, de sa procession de cafards, de cette masse immonde qui grouille et s’approprie les murs de la galerie, s’infiltrant partout, dans une anarchie la plus complète. «Certains phobiques n’arrivent même pas jusque-là. Ils restent tétanisés », prévient-il. C’est clair que devant le tableau, on est saisi de frisson. «Dans l’inconscient collectif, l’insecte est toujours quelque chose de négatif, de nuisible, de dégueulasse.» Mais rapidement, on passe de la répulsion à la fascination, devant la justesse et l’habilité de ce travail… de fourmi. Ici, le laid côtoie sans honte le beau. La nature redevient nature. L’harmonie est complète.

Leslie’s Artgallery – Bridel. Jusqu’au 10 octobre.

Le mot du galeriste

«L’artiste m’entraîne dans une histoire fantastique où les végétaux sont devenus des insectes et les insectes des végétaux… Tel que l’oeuf à l’origine de la poule, ou vice versa, on se demande sans cesse si c’est la branche qui précède la patte du cafard ou bien l’inverse. Le petit monde animalier de Damien est tellement soigneusement mis en scène que l’on se trouve face à une troisième espèce animalière, mi-végétal mi-animalier.»

Leslie Barnig